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dimanche 11 juin 2023

je me souviens de tout

il faut lâcher les chevaux

écrire en pagaille

les cheveux pleins de paille

et t’aimer ô comme un fou

avant que l’on s’en aille

toi ou moi c’est de peu d’importance

celui qui reste se videra de son âme


à pleines mains je te prends dans mes yeux

je me souviens de tout

parfois il nous suffisait de rêver

le rêve faisait la vie

mieux que la vie oui mieux que la vie

 

 2 juin 2023 

© anne jullien 

@ Paul C. et Françoise P.

vendredi 22 avril 2022

indécence-01

 


En peinture, il y a les natures mortes, les nus, les vanités… J’aurais envie d’ajouter un genre d’œuvres que je nomme « les indécentes »

Voici donc un texte ni poème ni témoignage ni réflexion ni journal… quelque chose qui relève de l’intime mais d’un ordre universel puisque le « thème » touche tout le monde, une expérience qui entrelace émotions, distance, curiosité, désarroi...il faudrait bien identifier ce genre de paroles ; le faut-il ? s’il le faut, voici une « indécente ».



10 avril 2022


Allongée sur un lit, elle parle à peine elle respire


dit que la pièce est vide et que l’église est vide

parle des messes du matin auxquelles il fallait aller à jeun

m’incite à préparer les habits pour le coffre

?

le coffre funéraire et me parle de robe

sourit quand je demande si elle veut que je porte des boucles d’oreille

murmure qu’à Brest tout le monde est mort

n’a plus ni chanson ni musique dans la tête

seules ses mains dessinent encore des mouvements de piano


dit qu’elle veut partir

et quand je lui donne rendez-vous pour le lendemain qu’elle soit encore là ou qu’elle soit déjà partie

elle s’étonne « mais où veux-tu que j’aille ? »

belle question d’un cerveau qui se dit vide


d’un geste minime du pouce et de l’index

me dit que tout est vide mais qu’il reste une petite clef

une seule petite clef


elle a des secrets aussi que je n’ai pas ici le droit de dévoiler

me confie ses carnets et son alliance

regarde l’alliance d’or de son époux mort, d’un regard morne

son mari, mon père


parle de la petite Renée et de l’anniversaire de mon père

je ne sais, en avril, de quel père il s’agit


elle s’absente, me touche, ferme les yeux, cherche l’air

voit-elle encore le ciel ?


Sous sa peau bleue je vois les os


je voudrais, à l’heure de sa mort, être là

ne sais pourquoi

me demande si ses deniers jours qui s’éternisent me regardent encore

me demande s’il me restera une tristesse

et ce qui de l’enfance remontera à la surface

me demande ce que c’est que vivre si c’est cette boucle, cet œuf

tout rempli de matière et de jaunes et de musiques

qui se vide et se lézarde

la coquille des œufs friable et l’intérieur de l’œuf gobé aspiré

(les images ne sont pas toujours belles)

je parle de tadornes et d’eaux bleu turquoises et froides

elle, ce sont les nuits et les étoiles qu’elle regardait

alphonse dit que pour ceux qui croient en un ailleurs, la mort est une situation acceptable


elle dit qu’elle m’attend tous les jours et que ce n’est pas la peine de venir tous les jours

ne mange plus mais pourquoi pas demain ne pas tenter de s’asseoir ?

me parle de l’orange que madame Rivière lui a offert

aucune photo ne l’intéresse plus, coquille vide

quelle est la clef restante ?



11 avril 2022


elle réclame un miroir

ne se trouve pas mauvaise mine

je pense à des tortues marines

que reste-t-il de nous

corps et âmes perdus bel et bien

devenus abstraits

abstraits nos souvenirs

restent des gestes dont on ne sait le sens sinon la caresse la pression la retenue ou la violence


l’évocation d’une enfant, soline, qu’elle ne connaît pas, l’illumine

rappelle que dédé perd la tête

hier elle aurait bien mangé des frites – elle qui ne mange rien depuis des semaines

s’inquiète des résultats des élections, par réflexe

rappelle à nadette qu’elle pourrait organiser des cours d’histoire et de géographie, où ? Ici à l’epadh

...

à qui ira la pendule fabriquée par le cousin Morinière ?


Elle oublie qui revient d’Irlande qui est en vacances au Portugal qui arrive dans une semaine mais sait que Nicolas partira pour Venise


qui est là quand elle parle et que ses mains arabesquent ?

Les équipes soignantes la trouvent en meilleure forme de jour en jour

elle n’a pas mauvaise mine et poursuit des pensées

dit qu’elle ne désire rien que d’en finir mais que cela ne se fait pas comme ça elle aimerait avoir envie d’avoir faim

je pense à johnny et son envie d’avoir envie


est-ce un privilège d’accompagner sa mère dans les méandres de sa disparition ?

De jour en jour je la crois indestructible je suis terrifiée qu’elle ne meurt jamais se déroulent des films d’horreur de revenants –

je n’ai pas honte de mes pensées

ne sais plus si la femme alitée à court d’air et de désir est encore vivante

ou si nous vivons une expérience

je n’aimerais pas que cette transition se transforme en film « un jour sans fin » que la tendresse ou les maladresses se muent en cocasseries

si c’est une expérience qu’apprend-elle et à qui ?

Un enfant se fabrique en 9 mois est-ce idem pour un mort ?


© anne jullien





vendredi 11 décembre 2020

la respiration de ma mère

 

la respiration de ma mère

souffles derniers de vie

la fin et l’effort

me parler c’est peiner

se mouvoir

déjà mourir

entre nos silences

entendre

en un même souffle

l’amour et la mort


qu’elle sait


8-11/12/2020

© anne jullien

dimanche 7 avril 2019

mourir en vrai


Moi j’aime bien rien

alors je trace la route
je visualise le petit véhicule et les démons des bouddhas
les sages des contes à l’envers et très très perturbés

l’abyssal vide en moi dont rien de rien non rien de rien
ne peut m’extirper gagne du terrain sort de moi comme un alien qui m’enveloppe se retourne gluant sur ma peau fore mes os élastique mes muscles et vicie mon sang
ce quelque chose de succube d’aspirant de goulu suce ma moelle et tout le désir désirant qui me laisse vivante et totalement décédée
je suis très coutumière de ça
des années de praticienne ont laissé au fond de mes poches et partout dans l’estomac des billes pas contre ça mais pour passer le gué résister à l’aspiration
résister à la folie

il n’y a pas de remède à cette chose pansue glauque métallique et pleine de farine
qui m’étouffe
aucun remède contre ça qui n’est pas une maladie pas un mal pas une blessure
parce que cette chose-alien c’est le goitre de tout être vivant, c’est le manifeste humain la grande inespérance, le rien le vraiment rien l’évident non-sens de vivre d’être né de poursuivre
c’est la manifestation exagérée provocante de l’abyssal insensé d’être là le vertige blanc sec qui l’estomac retourne et ne s’alimente de rien ne peut plus rien inventer pour se contrer lui-même
ce goitre c’est le vrai
le reste n’est que troncature

alors me laisse sucer par le goulu, disparaître en tant qu’être pensant constitué fabriqué, accepte le faux de toute existence celle-ci comme un sac avec dedans l’amour la création le fourbi de chacun, refuse le combat n’ai pas de couilles m’en porte sans, me vois défaite et sous la pluie respire, ne me laisse pas emporter lécher absinthement, à ma façon accepte à ma façon résiste au grand rien miséricorde on ne me prendra jamais plus aux pièges des remèdes et du sens de la vie et de soi

il s’agit de se laisser traverser de traverser de voir si on revient sur terre à peu près intacte mais c’est faux puisque touchée je le fus
la résurrection c’est ordinaire douloureux insensé vital
jusqu’à mourir en vrai


10/02/2019

mercredi 21 juin 2017

un homme est mort

Enfants sans père
Chien sans maître
Bateau sans matelot
Femme seule

Quelqu'un manque à la mer
Quelqu'un manque au paysage
L'Île se voile
Le phare disparaît

Dans la brume
Un homme disparaît

Douceur morte de la mer
Les cormorans attendront longtemps
le retour du pêcheur



Argenton -28 mai,
pour Jean-René, à Agnès

mercredi 5 avril 2017

amours de loin


il n'y a plus de poésie

il n'y a plus de poésie

il n'y a plus de peau ici





ami de loin d’où venais-tu

pour la chanson et pour ma peine

ami de loin déjà perdu

ta voix rêvée longe la Seine




ainsi je chante

pour le bel et bien mort


le bel et bien mort

pour lui je chante




mars 2017

mardi 21 février 2017

à l'impossible

certains jours je te vois
ce qui ne se peut
car par l'impossible tu es tenu

ce n'est jamais toi
je souris quand même

tu sors de la boulangerie
tu conduis une voiture
tu marches un peu penché

ce qui ne se peut
car à l'impossible tu es tenu
je souris quand même

nous croisons encore
dans les mêmes parages
et tu marches invisible à mes côtés

car à l'impossible
nulle en moi n'est tenue


21 février 2017
à Yves A.

mercredi 7 décembre 2016

novembre 2016



La mer est dans le ciel ! la mer est dans le ciel !

et les étangs ! les plages de sable !

le lac Baïkal ! est dans le ciel


********


des faisceaux de lumière obliques et pacifiques

illuminent en fusant nos îles atlantiques


********


mais sans la douleur

pourrions-nous danser sans la douleur

avons-nous nécessité de la douleur

pour danser

cette musique qui vient de la douleur

oh quel bonheur

oh quel amalgame et quelle paradoxale

vie

saurions-nous danser sans la douleur saurions-nous

alors créons-nous notre douleur

pour aimer danser danser aimer

créons-nous notre douleur

pour la vie l'amalgame

notre perte

oh quelle amère beauté

quelle amère !



********



que se passe-t-il quand une voix passe

et moi sous la voix enveloppée sous linceul beau légèreté de fantôme

aérien velouté une espèce de mort en déroute

désir contre toute attente laisser la voix se permettre de

rendre sa liberté à la peau ouverte

remonter le temps voguer flâner entre terre et ciel

juste un peu là entre

comme la voix, entre

une mémoire bercée ou le voyage

d'un corps limpide entre ciel et terre

tout entier dans ses mains ?


*********



les îles ont levé l'ancre

la poésie ne fait plus son office

on a beau inventer que les morts

sont vivants, aucun signe aucun fanal

n'éclaire la mer

vendredi 8 juillet 2016

dans le jardin

la mort est venue dans le jardin

alors maman dit que c'est la vie
les gens portent leurs ombres
posées sur les épaules
ou cachées dans le ventre

derrière le ciel il y a
des tristesses et derrière les tristesses
on danse que veux-tu on danse

la mort est entrée dans le jardin
mon papa-poussière au cœur
et les roses fanent et d'autres
fanfarent alors maman dit
que c'est la vie
posée sur les épaules
et cachée dans le ventre



29 juin 2016

lundi 28 mars 2016

caution


attention fragile
ne pas se pencher au-dehors
porcelaine de limoges
mourir tue
mourir tue


attention à la marche
vigilance orange alerte rouge
ne sortez qu'en cas de force majeure
mourir tue
mourir tue


insecte aux ailes
à prendre avec des pincettes
restez calfeutrés hydratez-vous
mourir tue
mourir tue








18 octobre 2015


jeudi 24 mars 2016

Cela, qui n'a pas de nom



ce que l'on invente pour tenter de croire
 
que ne sont pas morts ceux-là qui sont morts

paradis, poèmes, esprits de feu et âmes errantes,

chiens jaunes, conversations et tables tournantes 
prières et tutoiements, des signes dans les cieux 
et des lieux où l'on vient leur parler

ce que l'on invente pour ne pas heurter la mort 
de front ou par déchirure des sens et des visages
ce que l'on invente !


Que tu sois mort toi qui fus de toute ma vie
 
comment puis-je l'entendre ? 
Comment l'entendez-vous - qu'il soit mort lui qui fut de toute ma vie ?

Toi qui plus jamais ne regarderas la beauté
plus jamais ne m'agaceras les dents
plus jamais ne m'appelleras « ma fille »
plus jamais
plus jamais ne mourras

comment puis-je le croire ?

Alors j'invente

et j'invente sans y croire
en mordant le cuir en tutoyant ton éternel silence
en refusant ton éternel silence
en bravant ton éternel silence

et j'imagine l'heure où j'arriverai là où tu es que j'invente
et j'imagine que nous échangerons des propos et des facéties
nous parlerons de la vie et de la mort que maintenant nous connaissons un peu
nous boirons du vin un peu trop et nous fumerons ensemble
conscients d'avoir vécu sans clefs
et d'avoir vécu quand même

et j'imagine et j'imagine

et de là d'où je te parle je ne crois pas un mot de ce que je dis
pas un mot de ce que je dis

pourquoi ne viens-tu pas me dire, en bleu
que tout est bien et qu'il ne reste que la joie et la paix quelque chose dans ce goût-là
en me disant « ma fille »
et tu repartirais et me laisserais pleurer ça qui n'a pas de nom :
voir celui-là qui fut de toute ma vie s'en détacher, s'en détacher

la leçon est-elle qu'il faut aimer les vivants
comme s'ils étaient des morts ?

chiens jaunes, conversations et tables tournantes
la leçon est-elle
?


24 mars 2016
à mon père

dimanche 18 octobre 2015

(sans)

 

La mort qui brille
dans les yeux de ma mère

elle passe
durable















été 2015

mercredi 7 octobre 2015

c'est alors que l'on danse



papa est mort et la nuit s'est faite belle
maman a sombré corps et biens et beau navire
dans la joie des veuves
oh qu'elle l'aimait lui qu'elle l'aimait
les choses ont une fin surtout dès le début

elle a pris un peu de joie qui s'égaie au soleil
les jours où l'on secoue les tapis
et la poussière des heures
la grise s'envole vers le ciel qui est en bas autour le ciel dans la lumière
comme si elle était oiseaux et ailes de cristal de roche et mica et brindilles d'or et d'argent

c'est alors que l'on danse
et pourquoi a-t-il fallu attendre un mort
et que les choses obligées à la fin adviennent
dans la joie des veuves malheureuses ?



23 juillet – 26 août 2015