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vendredi 22 avril 2022

indécence-01

 


En peinture, il y a les natures mortes, les nus, les vanités… J’aurais envie d’ajouter un genre d’œuvres que je nomme « les indécentes »

Voici donc un texte ni poème ni témoignage ni réflexion ni journal… quelque chose qui relève de l’intime mais d’un ordre universel puisque le « thème » touche tout le monde, une expérience qui entrelace émotions, distance, curiosité, désarroi...il faudrait bien identifier ce genre de paroles ; le faut-il ? s’il le faut, voici une « indécente ».



10 avril 2022


Allongée sur un lit, elle parle à peine elle respire


dit que la pièce est vide et que l’église est vide

parle des messes du matin auxquelles il fallait aller à jeun

m’incite à préparer les habits pour le coffre

?

le coffre funéraire et me parle de robe

sourit quand je demande si elle veut que je porte des boucles d’oreille

murmure qu’à Brest tout le monde est mort

n’a plus ni chanson ni musique dans la tête

seules ses mains dessinent encore des mouvements de piano


dit qu’elle veut partir

et quand je lui donne rendez-vous pour le lendemain qu’elle soit encore là ou qu’elle soit déjà partie

elle s’étonne « mais où veux-tu que j’aille ? »

belle question d’un cerveau qui se dit vide


d’un geste minime du pouce et de l’index

me dit que tout est vide mais qu’il reste une petite clef

une seule petite clef


elle a des secrets aussi que je n’ai pas ici le droit de dévoiler

me confie ses carnets et son alliance

regarde l’alliance d’or de son époux mort, d’un regard morne

son mari, mon père


parle de la petite Renée et de l’anniversaire de mon père

je ne sais, en avril, de quel père il s’agit


elle s’absente, me touche, ferme les yeux, cherche l’air

voit-elle encore le ciel ?


Sous sa peau bleue je vois les os


je voudrais, à l’heure de sa mort, être là

ne sais pourquoi

me demande si ses deniers jours qui s’éternisent me regardent encore

me demande s’il me restera une tristesse

et ce qui de l’enfance remontera à la surface

me demande ce que c’est que vivre si c’est cette boucle, cet œuf

tout rempli de matière et de jaunes et de musiques

qui se vide et se lézarde

la coquille des œufs friable et l’intérieur de l’œuf gobé aspiré

(les images ne sont pas toujours belles)

je parle de tadornes et d’eaux bleu turquoises et froides

elle, ce sont les nuits et les étoiles qu’elle regardait

alphonse dit que pour ceux qui croient en un ailleurs, la mort est une situation acceptable


elle dit qu’elle m’attend tous les jours et que ce n’est pas la peine de venir tous les jours

ne mange plus mais pourquoi pas demain ne pas tenter de s’asseoir ?

me parle de l’orange que madame Rivière lui a offert

aucune photo ne l’intéresse plus, coquille vide

quelle est la clef restante ?



11 avril 2022


elle réclame un miroir

ne se trouve pas mauvaise mine

je pense à des tortues marines

que reste-t-il de nous

corps et âmes perdus bel et bien

devenus abstraits

abstraits nos souvenirs

restent des gestes dont on ne sait le sens sinon la caresse la pression la retenue ou la violence


l’évocation d’une enfant, soline, qu’elle ne connaît pas, l’illumine

rappelle que dédé perd la tête

hier elle aurait bien mangé des frites – elle qui ne mange rien depuis des semaines

s’inquiète des résultats des élections, par réflexe

rappelle à nadette qu’elle pourrait organiser des cours d’histoire et de géographie, où ? Ici à l’epadh

...

à qui ira la pendule fabriquée par le cousin Morinière ?


Elle oublie qui revient d’Irlande qui est en vacances au Portugal qui arrive dans une semaine mais sait que Nicolas partira pour Venise


qui est là quand elle parle et que ses mains arabesquent ?

Les équipes soignantes la trouvent en meilleure forme de jour en jour

elle n’a pas mauvaise mine et poursuit des pensées

dit qu’elle ne désire rien que d’en finir mais que cela ne se fait pas comme ça elle aimerait avoir envie d’avoir faim

je pense à johnny et son envie d’avoir envie


est-ce un privilège d’accompagner sa mère dans les méandres de sa disparition ?

De jour en jour je la crois indestructible je suis terrifiée qu’elle ne meurt jamais se déroulent des films d’horreur de revenants –

je n’ai pas honte de mes pensées

ne sais plus si la femme alitée à court d’air et de désir est encore vivante

ou si nous vivons une expérience

je n’aimerais pas que cette transition se transforme en film « un jour sans fin » que la tendresse ou les maladresses se muent en cocasseries

si c’est une expérience qu’apprend-elle et à qui ?

Un enfant se fabrique en 9 mois est-ce idem pour un mort ?


© anne jullien